Votre prestataire informatique va mal : comment le voir venir

Votre prestataire informatique va mal : comment le voir venir

Un grand prestataire informatique français rend 39 catégories d'emploi éligibles à un départ volontaire. Si vous achetez des jours de prestation, cette liste vous concerne directement.

Kloviss
/·10 min de lecture

Un développeur front end. Un testeur manuel. Un analyste business. Un chargé de support et reporting. Ces quatre intitulés figurent parmi les 39 catégories d'emploi que Capgemini et sa filiale Altran rendent éligibles à un départ volontaire.

Vous n’êtes pas client de Capgemini. Mais si vous payez une prestation informatique à la journée, cette liste est une information commerciale qui vous appartient.

Ce qu'il faut retenir
  • L'éligibilité au départ ne dépend que du poste occupé, jamais du parcours ni de l'ancienneté. C'est la nature de la mission qui est visée.
  • La pression vient des budgets de clients comme vous, dit le syndicat : réinternalisation et coupes dans l'investissement.
  • Le gain de productivité va à celui que désigne votre contrat : à vous en régie, à votre prestataire au forfait.
  • Attendez-vous à ce qu'on vous propose le forfait. Ce n'est pas un piège en soi. Le piège est le forfait calculé sur le prix d'hier.

Le plan concerne 5 139 salariés, dans 23 bassins d’emploi : l’Île-de-France en tête, puis Toulouse, Nantes, Lille, Lyon et Bordeaux (CFTC Capgemini, « Plan d’adaptation des compétences et des métiers », février 2026). L’accord signé en juin porte 2 216 suppressions de postes, dont 1 616 départs de l’entreprise et 600 formations internes ou mobilités géographiques (CFTC Capgemini, juin 2026).

Le plan, en quatre chiffres
39
catégories d'emploi rendues éligibles à un départ volontaire
CFTC Capgemini, février 2026
5 139
salariés concernés, dans 23 bassins d'emploi
CFTC Capgemini, février 2026
2 216
suppressions de postes dans l'accord signé en juin
CFTC Capgemini, juin 2026
80 M€
d'économies récurrentes par an visées à partir de 2028
CGT Capgemini, mai 2026

Ce qui rend un salarié éligible : le poste qu’il tient, rien d’autre

Le critère retenu par l’accord est inhabituel, et c’est tout son intérêt. L’éligibilité « ne dépend pas des qualifications, de l’ancienneté et des expériences passées, mais uniquement de la mission actuelle » (CGT Capgemini, « Journal de la RCC : les catégories d’emploi », avril 2026). Deux personnes de même parcours ne sont pas logées à la même enseigne. La CGT s’en irrite : « Un poste de développeur·euse front end ne serait pas éligible à la mobilité externe pour un développeur·se full stack ! »

Reste à savoir pourquoi ces postes-là plutôt que d’autres. La CFTC donne une explication qui vient des clients eux-mêmes : « nos clients réinternalisent certaines prestations pour réduire leurs coûts et surtout réduisent leurs budgets d’investissement » (CFTC Capgemini, février 2026). Ce n’est pas la même chose qu’un travail qu’une machine ferait à leur place. Aucune des sources ouvertes ne va jusque-là.

Retenez au moins ceci : la pression vient des budgets de clients comme vous.

Le marché ne s’effondre pas, il se déplace

Le marché français du numérique devrait croître de 3 % en 2026, après 1,8 % en 2025. Mais la moyenne recouvre deux mondes (Numeum, « Le marché du numérique français sort de la zone de turbulences », 8 juillet 2026).

Une moyenne qui recouvre deux mondes
3 %
de croissance attendue pour l'ensemble du numérique français en 2026
Numeum, juillet 2026
6,2 %
pour les éditeurs de logiciels, qui vendent un produit
Numeum, juillet 2026
1 %
pour les sociétés de services, qui vendent du temps
Numeum, juillet 2026
0,2 %
pour le conseil en technologies, presque à l'arrêt
Numeum, juillet 2026

Numeum est le syndicat professionnel du secteur : ce sont les prestataires eux-mêmes qui publient ces chiffres. Deux autres données méritent votre attention. Les effectifs du numérique ont reculé de 1,8 % entre 2023 et 2025, deuxième année consécutive de baisse. Et 35 % des sociétés de services anticipent une baisse de leur marge sur le premier semestre 2026.

Chez Capgemini, l’écart entre le monde et la France est net. En 2025, le groupe réalise 22,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse ; la France recule de 4,1 % (Capgemini, « Résultats de l’année 2025 »). Au premier trimestre 2026, le groupe gagne 7 %, ou 11 % hors effets de change. Le communiqué attribue cette progression à ses performances propres et à ses acquisitions récentes. La France, elle, recule encore de 1 % (Capgemini, « Chiffre d’affaires du 1er trimestre 2026 »).

Qui empoche le gain de productivité : vous ou lui

Il existe deux façons d’acheter une prestation informatique, et elles n’ont pas du tout le même effet quand les outils s’améliorent.

La régie

Vous payez des jours, à un tarif journalier. Quand l'outil fait gagner du temps, la journée non consommée s'efface de votre facture, donc du chiffre d'affaires de votre prestataire. Le gain vous revient, sans que vous ayez rien à négocier.

Le forfait

Vous payez un résultat livré, à prix fixe, quel que soit le temps consommé. Quand l'outil fait gagner du temps, votre facture ne bouge pas d'un euro. L'écart reste à votre prestataire, et rien dans le contrat ne vous en informe.

Le syndicat du secteur mesure ce que l’IA fait gagner aux prestataires : 15 % de productivité en 2025, 22,3 % attendus en 2027. Il reconnaît aussi que ces gains « restent difficiles à convertir en marge » (Numeum, juillet 2026). Même progrès technique, effet inverse selon la ligne du contrat.

Le tarif joue aussi. Un budget qui se resserre ne se rabote pas uniformément : l’économie se cherche en haut de la grille. Un profil expert coûte 950 euros la journée, un développeur junior 420 (étude Cobalt, avril 2026). C’est donc sur ce type de profil que votre négociation rapporte le plus.

Attendez-vous donc à ce qu’on vous propose de passer au forfait. La démarche est rationnelle : vendre un résultat plutôt que du temps, c’est cesser de voir son chiffre d’affaires fondre à mesure que ses outils s’améliorent. Le forfait n’est pas un piège en soi : budget connu à l’avance, dérive portée par le prestataire, obligation de résultat.

Le piège, c'est le forfait calculé sur le prix d'hier.

Trois signaux qui se voient de l’extérieur

Vous n’auditez pas les comptes de votre prestataire. Vous pouvez quand même repérer trois choses.

  • La rotation des intervenants. Un consultant qu'il faut remplacer tous les six mois, c'est du temps de reprise en main que vous payez deux fois. Chez Capgemini, une commission a examiné environ 700 dossiers de départ volontaire les 22, 23 et 24 juillet, pour des signatures à partir du 4 août. Ces départs sont volontaires : votre interlocuteur peut décider de partir sans que vous l'ayez vu venir, en emportant tout ce qu'il sait de votre système.
  • Le temps entre deux missions. Dans les sociétés de services françaises, un consultant sur neuf est en moyenne sans mission, pour une durée moyenne de 41 jours, ce qui coûte 6,8 milliards d'euros par an au secteur. Un profil soudain « disponible immédiatement » à tarif réduit n'est pas forcément une faveur.
  • L'écart entre le chiffre communiqué et le chiffre comptable. Capgemini annonce une marge opérationnelle de 13,3 % en 2025. Son résultat d'exploitation, au sens comptable strict, ressort à 9,8 % du chiffre d'affaires. Les deux chiffres sont exacts et publiés côte à côte dans le même communiqué ; ils ne mesurent simplement pas la même chose. Quand on vous présente une rentabilité, demandez laquelle.

Les sources de ces trois points : le calendrier de la commission (CFTC Capgemini, juillet 2026) et l’intercontrat (étude Cobalt sur les sociétés de services informatiques françaises, avril 2026).

Est-ce vraiment l’IA ? Personne n’est d’accord

Honnêteté intellectuelle : les acteurs concernés ne racontent pas la même histoire.

La direction de Capgemini a présenté le plan par les « mutations technologiques ». Force Ouvrière écrit l’inverse dans un tract de janvier 2026 : « ce n’est pas l’IA qui supprime 2400 postes, c’est un choix de l’entreprise » (tract FO Capgemini). Une expertise, que les élus du comité ont fait réaliser, ajoute un troisième élément.

La décision de lancer le projet remonte à septembre 2025, « à un moment de creux de l’activité », et il doit dégager 80 millions d’euros d’économies récurrentes par an à partir de 2028 (CGT Capgemini, restitution des expertises, mai 2026). La même année, le groupe dégageait 1,6 milliard d’euros de résultat net, en recul de 4,2 %, et reversait 1,12 milliard à ses actionnaires.

Le cas qui va contre l'intuition

Accenture, résultats du quatrième trimestre 2025

Dans un même communiqué, le groupe américain annonce trois choses à la fois : qu'il compte augmenter ses effectifs l'année suivante, y compris en Europe ; que former ses équipes reste sa priorité ; et qu'il fera sortir, sur un calendrier resserré, les personnes pour lesquelles une reconversion vers les compétences dont il a besoin n'est pas une voie praticable.

Le communiqué est public (Accenture, résultats du quatrième trimestre 2025). Chez Accenture, ce n’est donc pas un plan de réduction d’effectifs, mais un remplacement de compétences. Chez Capgemini, 2 216 postes sont supprimés. Deux mouvements opposés, la même technologie invoquée de part et d’autre. Quand on vous dira que c’est l’IA, demandez surtout ce que ça change à votre facture.

Les cinq questions à poser lors du prochain point

Combien de jours-homme ce forfait représente-t-il, et à quel tarif ?

Sans cette décomposition, vous ne savez pas ce que vous payez.

Quels outils d'automatisation ou d'IA utilisez-vous sur ma mission, et depuis quand ?

Une réponse floue sur une prestation facturée au temps mérite une renégociation.

Qui d'autre connaît mon environnement chez vous ?

Si la réponse est « personne », vous n'avez pas un prestataire, vous avez une personne.

Que se passe-t-il si mon interlocuteur part ?

Faites écrire la réponse : délai de remplacement, période de recouvrement, qui paie la reprise en main.

Où est ma documentation, et sous quel format ?

Accès aux dépôts de code, aux comptes d'hébergement, aux mots de passe, aux schémas. Si tout cela vit chez le prestataire, vous ne payez pas une prestation, vous louez la clé de chez vous.

Ces questions prennent vingt minutes. Un bon prestataire y répond sans difficulté, et les poser assainit la relation.

Le jour où votre facture cessera de compter les jours, une seule chose comptera vraiment.

Qui aura gardé la différence ?

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